Blog'in giru

23 mars 2013

MAGISTRALE REPRESENTATION BILINGUE

Publié par blog'in giru dans théâtre

Et nouvelle dimension pour un chef-d’oeuvre 

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Marcu Biancarelli traduit Koltes

IN A SULITUTINA

DI I CAMPI DI CUTONU

Pour une magnifique mise en scène

de la Cie Théâtre ALIBI

Une guitare égrène des arpèges presque binaires dans une lumière ténue, crépusculaire. A la verticale des lianes courbes, spiralées forment un labyrinthe au plan horizontal. Ambiance crépusculaire qui accompagne le placement des spectateurs dans la salle, c’est déjà l’introduction de la pièce. On vient s’immiscer dans le décor comme des voyeurs planqués, curieux de ce qui se trame déjà quelque part dans l’obscurité. Un changement d’ambiance sonore, perceptible, nous prévient de l’imminence de l’action.

Un homme se déplace. Crâne nu. Perdu ? Cherchant quelque chose dans l’obscurité ? Un autre le saisi, le recouvre… Dans un cri, le rejet, et le silence. Un voile de lumière vient habiller le fond de scène. A partir de cet instant le labyrinthe n’est plus dans le décor, le texte est le labyrinthe lui-même qui déroule un dialogue dans le paradoxe du monologue de deux être qui soliloquent. Et dans ce texte labyrinthique se déroule une œuvre à la fois classique, par son unité de lieu de temps et d’action, et surréaliste par sa morphologie, en apparence rhétorique, où les mots qui se bousculent et s’entrechoquent, prennent des signifiés au-delà du signifiant qu’ils semblent exprimer en première instance. La mise en situation, un dealer et un client qui se jaugent, devient vite un prétexte, hors contexte, supplanté par le texte et par le non-texte. Les non-regards puis les regards, l’obscurité et la lueur, l’immobilité ou les déplacements longilignes et félins des acteurs, dans des espaces d’abords impénétrables, puis dans le face à face qui abolit la bulle protectrice que chacun s’est octroyée, tout dans la mise en scène est au service du texte, en français pour Xavier Tavera, en corse pour Pierre Laurent Santelli.

La musicalité de la douce litanie permet au spectateur de s’installer lentement, émotionnellement dans la psychologie des personnages. Le soi-disant vendeur est respectueux alors que l’acheteur potentiel se définit immédiatement par un ricanement, où l’on perçoit déjà toute la défiance, la détresse, le désespoir, la frustration, la mise en abime et à la fois l’espoir fou qui l’anime. D’un ricanement, d’un seul, dans le non-dit, point tout ce qui sera dit ou ne le sera pas. Une émotion complexe, fugace et persistante comme une persistance rétinienne qui vous reste imprimée là. Et rien dans la voix puissante de l’acteur, qui nous livre la langue de Koltes/Biancarelli, de son phrasé corse enivrant, ne démentira la complexité des sentiments sous-tendus par ce seul ricanement. Respect.

Alors, malgré la langue châtiée, et la rhétorique bien huilée de ces monologues, c’est bien à la manière des surréalistes que les mots mis en confrontation se combinent et se nient, affrontent des notions qui foisonnent, s’enrichissent en famille, du verbe à l’adverbe, de l’adjectif au substantif, en champs lexicaux qui dévident des univers, en antonymes et synonymes qui livrent les relations ambigües entre les hommes. La langue corse ici rend étrangement plus accessible ce langage riche du registre soutenu puisqu’il est plus habituel d’y rencontrer les subjonctifs passés que dans le français du texte originel. Et sa rocaille convient mieux (et l’acteur qui la porte a la sienne propre) à l’agressivité latente du personnage.

Le travail de Marcu Biancarelli est « di prima trinca », de haute volée, puisqu’il nous restitue le texte de Koltes sans en perdre une nuance et lui donne une dimension supplémentaire. La structure de la pièce de Koltes a quelque chose à voir avec le chjam’è ripondi où chaque argument est repris dans une joute verbale avec ses règles et sa poésie. Le choix du corse supranacciu  pour le personnage en quête et en défiance est  particulièrement pertinent et la traduction croisée des sur-titres en corse suttanacciu qui répondent aux sur-titres du texte original accentue la sensation d’incommunicabilité et tout à la fois la richesse linguistique.  Una maraviglia !!!

Dans une accumulation de mots en une ronde comme une granitula qui s’enroule et se déroule, les thèmes se dégagent par effet de récurrence. Où l’on parle des désirs, des plaisirs, de jouissance et de sexe, queue et cul, sous couvert d’un objet recherché que l’on ne nomme pas. Où l’on parle de l’humanité et de son animalité que l’on décline en animaux sauvages, chien, cheval, porc, poule, taureau, baleines ou poux. Où l’on parle du temps, celui qu’on a ou qu’on n’a pas, celui qu’on prend, un atout, presque une arme contre l’impatience du désir. La vitesse et la lenteur. Les éléments liquides, eau, fleuves, pluie ou vapeur, crachats puis sang, sont les puissants vecteurs du temps et de la vie, fluides corporels vitaux, semence qui s’écoule et qui unit, qui se perd aussi avec la stérilité qui s’oppose à la fertilité. La fuite de ces fluides fait écho à la fuite des désirs ou à la fuite face au désir. Où l’on évoque la filiation, la fratrie, le couple comme image du lien. Les normes sociales ou naturelles, les tabous, la virginité, le viol, les hommes et les femmes, forts et faibles qui peuvent tour à tour comme nos personnages être en position dominante, brutes ou demoiselles aux bombes lacrymogènes.

Comme une partition musicale et gestuelle les deux acteurs nous rendent cette perfection formelle du texte dans toute sa profondeur énigmatique comme dans un dialogue philosophique ou une deputatio médiévale. Par leur présence ou leur transparence, leur verticalité ou leur souplesse jusqu’au sol, couchés, roulés, fatigués… Ici la compréhension s’installe au-delà des phrases entre lumière et obscurité, entre le chaud et le froid, entre le creux et la saillie, entre la vierge et la putain. Et l’espace lui-même structuré seulement par les mots, structure à son tour le propos, le dehors, les frontières, l’ici et le nulle part, le point et le parcours, le haut et le bas, entre la ligne droite et la ligne courbe, alors le flou et le précis, le licite et l’illicite se dessinent, l’honnêteté et la culpabilité, l’idée et l’objet, l’intention et l’action, la prison et la liberté (jusque dans le refus). Une résonance particulière se glisse dans la bouche du quêteur en pays étranger puisque le mot « autochtone » sonne dans le corse de Santelli/Biancarelli avec ce sarcasme de nos emprunts linguistiques bien choisis.

En filigrane on perçoit aussi un positionnement politique, la seule injustice étant le hasard de la naissance. Et un postulat : la diplomatie est la première phase du conflit, à la séduction succède l’intimidation puis la confrontation ; il n’y a pas de médiation possible entre les hommes. Cette incommunicabilité est servie par le souffle lyrique des deux acteurs qui portent la confrontation des langues et la confrontation des corps.

Quel est donc l’objet de ce désir jamais nommé et dont l’absence de désignation annihile le deal ? La came peut-être ou bien les armes, la prostitution, le sexe, la drague, l’amitié ou…l’amour. Et par une défiance ou un malentendu, on ne deal pas cet objet de désir mais on deal le deal de cet objet !!! Ce qui acte l’échec de la rencontre quelle qu’elle eut été, et installe le dépit et la rancœur d’avoir été méconnu et floué. Dans cet impossible dialogue, le rapport sexuel et amoureux serait l’objet du deal ?… Le rêve est une transgression que l’on n’a pas osé assumer et les ni…ni et les « zeri belli tonduli » d’un coup se projettent en une accélération/intensification des échanges. Terrible constat, en lieu de cette promesse il n’y a que néant, mal être et désespoir contenus dans ces « pare amore, ma pare solu », « ùn aghju gosu di nulla », « ùn ci n’hé amore », et l’incommunicabilité de ces « ùn aghju dettu nulla ».

Basta ! Tuttu ùn si pò dì, u lume, ssu chjar’di luna trà u frondame, u ritimu, u sonu, i silenzii…cume un ribombu à u testu. Pò pò pò ! Chì teatru !!

Création bilingue français/ corsu supranacciu sur-titrée français / corsu suttanacciu

Adaptation de l’oeuvre de Bernard-Marie Koltès
Mise en scène François Bergoin
Traduction Marcu Biancarelli
Avec Pierre-Laurent Santelli & Xavier Tavera
Vidéo Fabien Delisle
Lumière Sylvain Brossard
 

Une Réponse à “MAGISTRALE REPRESENTATION BILINGUE”

  1. norbert paganelli dit :

    Bravo pour ce bel article…Votre site apporte une contribution originale au débat insulaire, cela nous manquait un peu…beaucoup et bien sûr passionnément !

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